Du Manque Au Potentiel

Changer de paradigme pour penser la ville africaine

Par *Luc Gnacadja

Ce texte s’inscrit dans la série de publications préparatoires à l’ouvrage Les villes de l’Afrique que nous voulons.

Il ne propose ni un diagnostic de plus, ni une recette clé en main, mais un déplacement du regard : passer d’une lecture déficitaire de la ville africaine à une approche fondée sur ses potentiels humains, sociaux et territoriaux.

À travers une réflexion ancrée dans des expériences urbaines concrètes et une lecture critique des paradigmes dominants, il interroge la manière dont nous pensons la ville : comme un problème à corriger ou comme un levier de transformation. En filigrane, une conviction simple et structurante : la ville africaine ne peut être ni une copie, ni une vitrine, ni un accident. Elle doit redevenir un projet collectif, capable de révéler le potentiel de ses territoires, de renforcer la cohésion sociale et de bâtir la résilience.

Depuis plusieurs décennies, la ville africaine est décrite, analysée et jugée à partir de ce qu’elle n’a pas. Manque d’infrastructures, manque de services, manque de planification, manque de gouvernance, manque de moyens. Cette lecture déficitaire s’est imposée comme une évidence, au point de structurer les politiques publiques, les cadres d’intervention internationaux et même notre propre regard sur nos villes.

Or, une question mérite d’être posée avec lucidité : peut-on sérieusement construire l’avenir d’un territoire en le pensant uniquement à partir de ses manques ? Peut-on espérer une transformation durable en réduisant la ville à une liste de déficits à combler ?

Un regard qui ne voit que le manque finit toujours par produire des politiques sans ambition. Je propose un déplacement du regard. Non pas pour nier les difficultés bien réelles auxquelles font face les villes africaines, mais pour interroger le cadre intellectuel dans lequel nous les pensons. Car avant d’agir, il faut savoir depuis quel paradigme nous raisonnons. Et force est de constater que le paradigme du manque est devenu une impasse cognitive.

Le paradigme du manque : une vision réductrice de la ville

Le développement durable, tel qu’il a été largement conceptualisé depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, repose sur une approche par les besoins. Répondre aux besoins essentiels du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs : la formule est connue, largement partagée, et a structuré l’action publique mondiale.

Mais cette approche, appliquée mécaniquement aux villes africaines, a produit un effet pervers. En focalisant l’analyse sur les besoins à satisfaire, elle a souvent réduit les habitants à des bénéficiaires, les territoires à des espaces en attente, et la ville à un problème à corriger. Le langage du manque a progressivement remplacé celui du projet, et avec lui, la capacité collective à se projeter.

Dans cette logique, l’action publique devient principalement réparatrice, fragmentée, souvent urgente. On colmate, on compense, on rattrape. Les politiques urbaines se succèdent sans toujours s’inscrire dans une vision d’ensemble. Les projets se multiplient sans toujours faire système. Et les villes continuent de croître, portées par leurs dynamiques propres, souvent en dehors des cadres formels qui prétendent les réguler.

Penser la ville uniquement par le manque, c’est finalement accepter de ne la voir que par ses symptômes, jamais par ses forces.

Du besoin au potentiel : un changement de paradigme nécessaire

Changer de paradigme ne signifie pas nier les besoins, mais refuser qu’ils constituent l’horizon indépassable de l’action publique. Cela signifie refuser d’en faire le point de départ exclusif de la pensée et de l’action. Le besoin est par nature circonstanciel, variable, souvent défini de l’extérieur. Le potentiel, lui, est intrinsèque. Il est déjà là, inscrit dans les territoires, les sociétés, les pratiques et les savoirs.

Les villes africaines regorgent de potentiel : potentiel humain, potentiel social, potentiel économique, potentiel culturel, potentiel d’innovation. Elles démontrent au quotidien une capacité remarquable d’adaptation, d’auto-organisation et de résilience. Des millions de citadins produisent de la ville sans plan formel, inventent des solutions, mutualisent des ressources, créent des réseaux de solidarité et d’échange.

Le véritable enjeu du développement urbain durable n’est donc pas seulement de répondre à des manques, mais de révéler, structurer et amplifier ces potentiels. Le développement durable, repensé depuis cette perspective, ne consiste plus à gérer la rareté, mais à cultiver une abondance responsable : celle des capacités humaines, des intelligences territoriales et des liens sociaux, dans le respect des limites écologiques.

Ubuntu : une autre anthropologie pour penser la ville

Ce renversement de paradigme suppose aussi un changement d’anthropologie. Là où la modernité occidentale s’est fondée sur l’idée d’un individu autonome, rationnel et séparé, de nombreuses traditions africaines reposent sur une vision relationnelle de l’être humain. La philosophie Ubuntu, souvent résumée par l’expression « je suis parce que nous sommes », en est une illustration puissante.

Appliquée à la ville, cette vision change tout. Elle change notre manière de concevoir l’espace, la gouvernance et la responsabilité collective. La ville n’est plus une simple juxtaposition d’individus ou de fonctions, mais une trame vivante de relations. Elle existe par les liens qu’elle permet, les solidarités qu’elle abrite, les interdépendances qu’elle organise. L’interdépendance n’y est pas une faiblesse, mais une force structurante.

Cette éthique du lien permet aussi de comprendre les impasses actuelles de la durabilité. La dégradation des biens communs, l’évitement des responsabilités collectives ou l’incapacité à penser le long terme sont autant de symptômes d’une vision individualiste et court-termiste du développement. Ubuntu, à l’inverse, invite à une gouvernance des interdépendances, à une responsabilité partagée entre générations et entre territoires.

À quoi sert une ville africaine ?

Poser la question du potentiel conduit inévitablement à interroger la raison d’être des villes africaines. À quoi servent-elles réellement ? Sont-elles de simples lieux de concentration démographique ? Des vitrines de modernité ? Des espaces de consommation ?

Une ville digne de ce nom devrait avant tout être un levier de transformation de son territoire. Elle devrait permettre la mutualisation des services, l’activation des ressources locales, la création de valeur ajoutée territoriale, la réduction des vulnérabilités et le renforcement de la cohésion sociale. Elle devrait être capable de transformer la croissance démographique en dividende économique et social.

Une ville qui ne révèle pas le potentiel de son territoire, même dotée d’infrastructures neuves et spectaculaires, fabrique de la pauvreté, parfois même sous les apparences de modernité. À l’inverse, une ville qui sait s’appuyer sur son “déjà-là” – ses habitants, ses savoir-faire, ses réseaux – peut devenir un puissant moteur de résilience et de prospérité partagée.

Pourquoi ce détour philosophique est indispensable

Certains considéreront ces réflexions comme abstraites ou trop théoriques face à l’urgence des défis urbains. C’est une erreur. Car les politiques publiques ne sont jamais neutres : elles traduisent toujours une manière de voir le monde. Tant que nous continuerons à penser la ville africaine à partir de cadres importés, déficitaires et mimétiques, nous produirons des solutions partielles, souvent déconnectées des réalités vécues.

Les prolégomènes que je vous propose dans mon livre Les Villes de l’Afrique que nous voulons ne sont pas un luxe intellectuel. Ils constituent une condition de possibilité de la transformation. Nommer autrement, penser autrement, c’est se donner la capacité d’agir autrement. C’est aussi se libérer d’un imaginaire de la dépendance pour renouer avec une vision endogène, située et assumée de l’avenir urbain africain.

Changer de paradigme, c’est accepter de voir la ville africaine non pas comme un problème à résoudre, mais comme un potentiel à révéler. C’est peut-être là le premier pas pour que l’Afrique cesse de subir ses villes et commence à les habiter pleinement.

Luc Gnacadja est architecte, président de GPS-Development, ancien ministre de l’Environnement, de l’Habitat et de l’Urbanisme du Bénin, et ancien secrétaire exécutif de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification

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Cette publication a un commentaire

  1. Lionel Prigent

    Pour agir efficacement, il faut pouvoir comprendre une situation, s’assurer du diagnostic et se défaire de beaucoup des certitudes qui évitent de penser. Écrire, confronter les points de vue, témoigner des expériences est de ce point de vue salvateur. C’est pourquoi l’ouvrage de Luc Gnacadja est si nécessaire aujourd’hui afin de nous aider à déplacer les frontières de nos certitudes.